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Publié le 26.06.2008 à 16:34
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Johnny

Johnny Clegg : Asibonanga Mandela !


World Music

Queen, Leona Lewis, Annie Lennox, the Soweto Gospel Choir, Simple Minds, Razorlight, Eminem, U2, Amy Winehouse les Spice Girls, Johnny Clegg et un certain nombre d’invités surprises étaient Vendredi soir sur scène à Hyde Park, pour fêter, au cours d’un giga-concert, les 90 ans de Nelson Mandela. A cette occasion, retour en arrière violent de vingt ans jusqu’en 1988, lorsque Nelson était encore en prison et que les lois racistes de l’apartheid régissaient encore son pays. Rencontre dans l’Afrique du Sud d’alors avec les chants de la libération sur les traces du « zoulou blanc », Johnny Clegg.

Videos disponibles en bas de page !

« Asibonanga », « Dela » et « In My African Dream » de Johnny Clegg

et “Prisoner” et “Back To My Roots” de Lucky Dube

C’est fou comme le temps passe, Nelson Mandela célèbre ses 90 printemps en homme libre et en ex-président de son pays l’Afrique du Sud.
Ce Vendredi dans le cadre chargé de symbole d’Hyde Park à Londres, là où précisément les Stones avaient rendu leur hommage à Brian Jones l’été de sa mort en 69, une armada de musiciens va entonner « Happy Birthday Mandela ».
Et pourtant, 20 ans auparavant cet homme absolument hors du commun, ce Gandhi Africain était encore un bagnard exilé parmi ses camarades de l’ANC dans son pénitencier de Robben Island, au large de Cape Town. Et déjà des voix de musiciens s’étaient élevées pour réclamer sa libération comme la fin du régime honteux de l’apartheid. En Europe, bien sur avec Peter Gabriel ou les Specials.
Mais, plus original, un groupe multi-racial de l’intérieur, Savuka conduit par Johnny Clegg vocalisait aussi pour la liberté de Mandela. Et cet été 88, son chant « Asibonanga (Mandela) » était repris en France par des millions de Français, tandis que son 33 tours « Third World Child » culminait dans tous les hits avec UN MILLION d’unités vendues. 1 Français sur 50 avait acheté cet album apportant ainsi son soutien à la lutte contre le régime sud-africain qui avait encore assassiné : Dulcie September la représentante à Paris de l’ANC (African National Congress) avait payé de sa vie son engagement à la lutte contre l’apartheid..

Heureusement, la riche Afrique du Sud elle-même commençait à ressentir les effets du boycott économique qui frappait alors le pays. Diamants, or et autres matières premières devenaient alors économiquement « sales ». C’est à ce moment que les banquiers et les hommes d’affaires (blancs) sud af’ ont compris que le maintien de l’apartheid leur coûtait excessivement cher et qu’il valait mieux lâcher le pouvoir politique pour avoir une chance de maintenir leur hégémonie financière.
Bien entendu, en 88, tout cela était absolument secret. Et à cent mille lieux de la réalité sur le terrain. Botha, le « vieux crocodile » s’accrochait toujours au pouvoir. Le régime de Pretoria continuait à imposer ses lois racistes telles que le Group Area Act qui instaurait de fait les ghettos en interdisant aux noirs de vivre là où ils le souhaitaient. Mandela, que tous ses fidèles appelaient Madiba était en prison, l’ANC, son Congrès National Africain toujours interdit, illégal et combattu.
De plus, en jouant sur le tribalisme, et l’adage qui pose que pour mieux régner il faut savoir diviser, Botha avait su habilement attiser les tensions entre les militants de l’ANC et les chefs de l’ethnie Zoulou majoritaire représentée par les rois coutumiers qui régnaient sur leurs territoires de pacotille baptisés bantoustans.

C’est dans ce contexte explosif que je suis parti incognito, car l’Ambassade d’Afrique du Sud ne délivrait aucun visa aux journalistes, je me suis donc déguisé en touriste lambda laissant à la maison ma Carte de Presse.
Je m’envolais vers l’Afrique à la fois pour le mensuel BEST, mais aussi pour France 3. La veille de mon départ, mon boss à la télé Patrice Drevet avait lui-même tiré du blé de son compte en banque perso pour me confier les quelques milliers d’euros en cash qui serviraient sur place à payer mon équipe de tournage free-lance.
Sur place, j’avais rendez-vous avec le patron du label Gallo qui représentait la majorité des artistes sud africains black. Et puis j’avais un contact privilégié, le « zoulou blanc », Johnny Clegg que j’avais déjà plusieurs fois rencontré à Paris et qui avait su me convaincre de briser ma conviction d’un boycott total sur l’Afrique du Sud pour aller voir sur place et témoigner de la gravité de la situation.
Pire que Tintin au Congo, c’était GBD au pays de l’apartheid !
En débarquant à Hillbrow, le seul quartier de Joburg où noirs et blancs pouvaient vivre coté à cote, c’était comme un mélange nerveux du San Francisco cool du « Summer Of Love » des hippies et du speed souvent dangereux de Kingston.
A Hillbrow, au petit matin il n’était pas rare de ramasser un cadavre refroidi dans le caniveau. C’est sûr, ça me changeait des palaces de Londres ou de New York où l’on tendait le plus souvent nos micros aux stars !
Ici, c’était une sorte de ville western où se côtoyaient prostitution, militantisme, trafic de dopes diverses…et ventes d’armes.
D’ailleurs, à ce propos, un Français installé à l’année à mon hôtel était devenu mon « meilleur copain ». Stéphane vivait depuis dix ans en Afrique du Sud. Et dans toutes les guerres coloniales que ce pays le plus puissant du continent menait à ses frontières de l’Angola à la Namibie, mon « copain » un peu à la manière de Nicolas Cage dans le film « Lord Of War » s’en allait tranquillement vendre ses armes et ses munitions.
Tous les deux trois jours, il disparaissait pour s’embarquer dans des petits coucous improbables assurer ses livraisons de la mort.
Par ailleurs, Stéphane était un garçon charmant et fun, joyeux vivant et bon buveur, il m’accompagnait souvent dans mes virées dans les clubs de Joburg by night. Ce garçon n’avait qu’un seul défaut : il bossait en sous-main pour les sud-afs et il était chargé, pour leur compte, de surveiller mes allées et venues.
Ainsi, sur mes tournages d’interviews en extérieur, nous étions, mon équipe et moi, inlassablement filés par des types en civil pas toujours très discrets.
De même, dans mon palace d’Hillbrow à demi déserté, les seuls clients à part moi-même étaient de grands types très baraqués et à la nuque bien dégagée…qui s’exprimaient en hébreu : des conseillers militaires israéliens chargés d’entraîner l’armée et/ou le renseignement de Pretoria.
Malgré tout cela, des gens extraordinaires musiciens stars comme Clegg ou Lucky Dube qui deviendra aussi mon ami, ou simples anonymes, portaient chacun en eux une parcelle d’un extraordinaire espoir. Une force irrésistible qui saurait forger à jamais le destin de cette nation.
En tout, je suis allé filmer trois fois en Afrique du Sud. Deux ans après ce premier reportage j’y suis retourné pour Megamix sur Arte. Botha terrassé par une crise cardiaque avait laissé place à De Klerk, l’homme des businessmen, bien plus conciliant. L’interdiction qui portait sur l’ANC avait été levée. Et Mandela était enfin un homme libre.
Enfin, j’y suis revenu une dernière fois en 95, pour Bernard Rapp sur France 3, à la veille des premières élections présidentielles libres du pays lorsque Nelson Mandela a été élu pour un mandat qu’il a lui même déterminé unique.
Sans verser le sang, Madiba a su imposer sa révolution arc en ciel, et au bout de 5 ans seulement transmettre le pouvoir.
C’est drôle et triste aussi, car dans mon article d’il y a vingt ans, Clegg et moi congratulions Mugabe qui venait d’arriver au pouvoir et qui avait su alors pacifiquement transformer la Rhodésie raciste en Zimbabwe multi-racial. Bob Marley en avait même fait une chanson qui sonne très étrangement aujourd’hui. Et pour cause !
Vingt ans plus tard, ironie de l’Histoire, c’est Mugabe le « vieux crocodile » à l’image d’un Botha s’accrochant à son palais présidentiel comme le morpion à son poil pubien.
Mugabe affame, terrorise, massacre, triche et tue en totale impunité, qui saura mettre fin à son règne ? L’ONU, le Commonwealth, les Ricains, même Thabo Mbeki, le successeur de Mandela semblent impuissants.
Mais c’est encore une autre histoire. Retour en Afrique extrême, au siècle dernier lorsque l’apartheid paraissait encore invincible.

 

BEST N° : 238, Mai 1988

 

« « Nous sommes réveillés ! »…le nom du groupe multicolore du Zoulou blanc Johnny Clegg résonne, face à la honte, aux horreurs et aux angoisses du pays de l’apartheid, comme un cri d’espoir obstiné. Gérard Bar-David est allé l’entendre en Afrique du Sud. »

 
Christian Lebrun, rédacteur en chef de BEST.

 
Le ciel était peut être plus vaste qu'ailleurs, bleu et marbré de nuages. Un ciel d'Afrique comme un flash de Kipling. Aux pieds de la scène et à perte de vue, le public agglutiné s'abandonnait au jive soufflé par la sono. Dans cette banlieue d'Harare, ce concert pour les kids de L'UNICEF réunissait Harry Belafonte, Myriam Makeba, Johnny Clegg et une brochette de groupes locaux en présence du président de la République du Zimbabwe, Robert Mugabe. Dans l'assistance, noirs et blancs se laissent porter par le zulu groove. Image idyllique d'une société multiraciale, l'ex-Rhodésie de l'apartheid a fait du chemin depuis six ans. Noirs et blancs jouissent des mêmes droits, lan Smith le leader du dernier gouvernement blanc siège aujourd'hui au Parlement et aux dernières nouvelles la présence de ses confrères black ne déclenche pas chez lui de crise d'urticaire. 
Au sud du fleuve Limpopo, au-delà des frontières du Zimbabwe, s'étend le Transvaal sud-africain et là, par contre, l'urticaire doit être un trouble chronique, car la ségrégation à l'aube du 21ème·siècle a la réputation d'y être encore tristement efficace.
From « Graceland » to Johnny Clegg, l'hexagone estomaqué encaisse le choc du rock zoulou. Isolée par vingt ans de boycott, repliée sur sa propre culture, l'Afrique du Sud développe un son qui ne ressemble à aucun autre, quelle oasis pour les oreilles!

 
Ni rock, ni blues, ni jazz, ni soul, mais fusion totale, le rock sud-africain a su tendre ses oreilles aux quatre coins de la planète. Comme le blues dans les champs de coton, le jazz des ghettos de l'Amérique, les vibes zoulous se nourrissent de larmes et de sang et pour une fois, hélas ça n'est pas uniquement du rock show.
Depuis juin 87, la République Sud-Africaine a ré-instauré l'état d'urgence. Manifs et ripostes policières à la télé, souk et fumigènes dans les townships et soudain plus d'image. TV Go Home, les troubles ... quels troubles?
Déchiré par ses contradictions, ce pays produit pourtant la musique la plus bandante du moment. Johnny Clegg en tournée pour deux mois, sortie de son nouvel LP enregistré à LA, chaud chaud le printemps sera chaud et même africain, alors pourquoi ne pas le vérifier sur place ?
48 heures avant de décoller, je suis allé voir « Cry Freedom », Ie film de Sir Richard Attenborough sur la mort du militant de la « conscience noire » Steve Biko. La version romancée des événements, « Cry Freedom» a au moins l'intérêt de démonter les fondements juridico-organiques du pays, paravent du racisme légiféré. Sur le vol British Airways Londres-Joburg, le film était au programme mais on projette « 3 Hommes et un Bébé» le remake à la place, ça doit être encore une question de flegme british.


Jan Smuts airport, le Jet déverse son flot de touristes anglais middle class aux poches chargées d'un fabuleux pouvoir d'achat: en deux ans le Rand sud-africain a dévalué de plus de 250 %, quelle aubaine pour aller toucher le jackpot dans les casinos de Sun City. D'ailleurs, dans le hall de l'aéroport on vend des diamants et des krugers, les napoléons locaux.
Ciel nuageux au petit matin, à travers les larges bais vitrés, des ouvriers noirs s'affairent autour du 747. Sourire du douanier, visite au tapis roulant pour collecter ma valise et exit. De l'autre côté de la douane deux hommes, un noir et un blanc, ont chacun un petit carton marqué G-B-D, welcome le symbole!
Le black c'est Richard Siluma, jeune chien fou et producteur le plus allumé de Joburg ; le blanc dans son sweat Graceland Tour c'est Ivor Haarburger, un des responsables de Gallo records, le plus gros label du pays, Dans sa Mercedes, la radio chante zulu en filant dans un paysage de banlieues aisées jusqu'à Johannesbourg, Garages aux modèles étincelants, fast foods, parcs exotiques et riches villas au green impeccable, là où je m'attendais à trouver la savane. Hollywood version Africa, la ville s'étend à perte de vue, Au loin, les tours de verre et d'acier de downtown (Joburg) symbolisent la réussite économique forcenée du modèle sud-africain. A chaque feu, des « paperboys» black vendent des journaux en twistant dangereusement entre les autos. Je dévore des yeux le paysage en songeant: « quel paradis! ». Rêve doré pour cinq millions de blancs et cauchemar pour trentre trois millions de noirs, l'Afrique du Sud sait partager mais à sa manière. Le régime de l'apartheid a créé les bantoustans, ces pseudos « états indépendants » auxquels sont rattachées les douze ethnies noires du pays. Or noir pour super-technocrates blancs, cette main-d'œuvre bon marché est canalisée par un jeu subtil de contrats de travail temporaires et de déplacements forcés de populations. Hérité d'une solide tradition juridique britannique, l'apartheid s'est forgé quelques fondements légaux comme le Group Area Act qui délimite les territoires réservés aux populations. Ainsi, si quarante mille ouvriers d'une mine votent la grève pour une augmentation de salaire, on suspend simplement leur contrat de travail. Etrangers « migrants» en situation irrégulière, on les réexpédie dare-dare vers leur bantoustan car ils appartiennent tous à la même ethnie. Le lendemain ils sont remplacés par une autre, plus docile.


L'apartheid en version black, c'est comme s'asseoir dans un restau, regarder le menu et payer l'addition sans avoir le droit de consommer. Car si leurs salaires sont plus bas (300 € maxi, souvent moins), que celui des blancs, ils ne sont pas pour autant exemptés d'impôts. Un faubourg chic comme Sandton a toutes ses routes goudronnées et éclairées, tandis qu'on s'embourbe dans le Schwartz à Soweto où le tout à l’égout n’existe pas. Sans parler des forces de sécurité omniprésentes dans les townships qui interviennent - état d'urgence oblige - au moindre prétexte. Et il n'y a pas d'heure pour ces braves. Les CRS·locaux peuvent débouler au milieu de la nuit et tout casser pour un interrogatoire musclé ou juste un loyer impayé. Et le
lendemain les gazettes locales pourront titrer « Encore des troubles à Soweto ». Downtown Joburg, le trafic est intense. Les minibus taxis collectifs noirs zigzaguent sur la chaussée à la mode zoulou. Richard enclenche une cassette dans le lecteur de bord: « C'est Lucky Dube, le Peter Tosh d'Afrique du Sud, j'ai produit tous ses albums. » 


Voix tendue jusqu'à l'émotion, Lucky est un parfait cross-over sud-afro-rasta, mais le plus étonnant c'est la production. Elégante, soignée, satinée à la Motown, jamais je n'en avais entendu de telle made in africa en dehors de Juluka/Savuka. Au fil de la découverte le south african sound me paraîtra bientôt aussi précieux que les diamants - nombreux - extraits de son sol.

Une banque, une bijouterie, une banque, une bijouterie, etc. or, diamant, platine et autres métaux précieux à tous les étages, Joburg est comme un grand coffre-fort avec ses vitrines de joailliers. La Mercedes me dépose à mon hôtel dans Hillbrow, un des rares quartiers mixtes de la ville. Pigalle revisité, Quartier Latin avec ses néons et son dédale de galeries marchandes; Hillbrow est le coin branché des classes moyennes toutes races confondues.

Réveil téléphonique: « Mister Clegg is waiting for you». Bronzé, les muscles saillants sous son T-Shirt, le zoulou blanc, brother n° 1, est déjà encerclé par une demi-douzaine de fans. Sa main se tend vers la mienne et il me lance un chaleureux : « Bienvenue à bord. » Sa Golf blanche cabossée est garée en double file. Johnny met le contact et prend la direction du sud.

« Tu m'avais souvent parlé de ce pays, Johnny, mais je ne m'attendais pas à débarquer en Eldorado ! »
Lorsqu'il raconte l'Afrique du Sud, Johnny a les yeux qui brillent. Depuis son adolescence, il l'observe et la partage avec passion. Diplômé d'anthropologie, il ne peut la dissocier des hommes qui la peuplent:


Johnny Clegg : « Nous avons des Indiens, musulmans et hindous, des Malais, tous les groupes ethniques blancs et africains, sans compter les métis; c'est toute ta base du problème. Les blancs ont su exploiter avec succès cette division pour fragmenter le pays. En jouant sur les oppositions tribales pour resserrer la solidarité blanche, 15 % de la population dicte sa loi à la majorité. »
Né à Manchester d'un papa aviateur de la RAF et d'une mère juive russe, trimbalé d'Europe en Israël puis en Rhodésie et enfin en République Sud-Africaine, Jonathan Clegg est lui même un drôle de patchwork multiracial. Et dans un pays où le concept de race est aussi exacerbé, l'étude des peuples aboutit aussi à celle de leurs politiques. Clegg a étudié les deux à l'université du Witwatersrand, puis à Durban avant de devenir lui-même prof d'anthropologie. 


J.C. : « D'une certaine manière, l'anthropologie est directement issue du colonialisme, d'une situation politique où les envahisseurs voulaient en savoir plus sur les peuplades qu'ils colonisaient. Les premiers anthropologues étaient des missionnaires et des militaires. Ils ont rédigé les premiers rapports où l'on expliquait le système des villages et leurs hiérarchies. En enseignant cette discipline, j'étais parfaitement conscient que les maîtres en la matière étaient les conquérants réels de l'Afrique. J'ai utilisé leurs connaissances pour m'éloigner de leurs conclusions et démontrer comment les systèmes coloniaux ont ruiné les systèmes traditionnels qui fonctionnaient parfaitement jusqu'alors. Comment a-t'on commencé à exploiter le travail des migrants? En quoi la société rurale en est-elle affectée ? Existe-t-il encore une société rurale lorsque la majorité des hommes sont des migrants aux portes des métropoles ? Même si un homme de soixante ans a passé quarante ans de sa vie à bosser dans la ville, juridiquement il sera toujours considéré comme un rural. La religion, le culte des ancêtres associé au christianisme, tous ces points de choc et de fusion ont-ils une logique? Et si on la trouve, que peut-on faire pour arrondir les angles ?

Dans la situation très particulière de l'Afrique du Sud, l'anthropologie doit faire la synthèse de tous ces paramètres. J'avais une manière unique d'enseigner, j'utilisais sans cesse des exemplaires pratiques. Je dansais, je chantais, je pouvais combattre au bâton, je connaissais parfaitement le système religieux, économique, les règles du mariage. Et j'avais vécu tout cela au fil des expériences dans les villages ou les townships. J'avais déjà une certaine cote auprès des étudiants. »

South Kensington, le quartier de Johnny porte le même nom qu'un des coins les plus cool de Londres. Entouré de verdure, le chemin derrière la maison est assez étroit. Déclenchée par télécommande, la porte du garage s'ouvre lentement pour nous laisser passer. Avec jardin coquet et micro-piscine où un angelot de pierre blanche déverse inlassablement son filet d'eau, la villa est un mignon F4 qui s'étend sur un niveau. Tandis que deux grands chiens courent vers nous en jappant joyeusement, je relance Johnny sur le thème des migrants:


J.C : « Toute l'idéologie de l'apartheid est la mise en place d'une séparation basée sur des concepts légaux. Le gouvernement sud-africain est sans doute un des plus brillants du monde en termes de justification légale. Ainsi, ceux qui naissent dans les bantoustans, aux limites de l'Afrique du Sud sont relégués à un statut ethnique. On leur explique qu'ils ne sont plus sud-africains, mais citoyens d'un homeland. Par contre, s'ils désirent se rendre en Afrique du Sud, c'est-à-dire dans le reste du pays, il leur faut un passeport et un visa. De mon point de vue, ce système serait plus acceptable si les leaders élus de ces homelands ethniques incarnaient les plus hautes responsabilités; s'ils siégeaient au Parlement des blancs sur un pied d'égalité avec les membres du gouvernement au sein d'un état fédéré, il n'y aurait plus aucun problème dans ce pays. »

En Afrique du Sud, l'argument principal du maintien du pouvoir blanc c'est: regardez comme ce pays est riche, sans nous cela ne marcherait pas; regardez donc ce qu'il est advenu de la Rhodésie. J'ai à peine fini de jouer les avocats du diable, que Johnny réplique de manière cinglante:
« Les qualités techniques exigées pour engendrer un PNB digne de ce nom et élever les capacités de production ont été exclusivement enseignées aux blancs. On n'a jamais donné sa chance au peuple noir. Tout le système éducatif est taillé pour l'usage quasi exclusif des blancs. Voilà trois ans, un scandale a éclaté ici parce qu'on avait choisi d'importer des maçons et des charpentiers européens, plutôt que de former des noirs. Déclarer que les blancs sont plus qualifiés est une pathétique évidence. Comment en serait-il autrement ? Cet état de fait est le fruit de l'apartheid conçu pour maintenir une élite blanche aux commandes d'un immense prolétariat. L'apartheid n'a pas été expérimenté pour enseigner et entraîner les noirs à des postes de responsabilité !

Quant au Zimbabwe, je reconnais qu'il existe là-bas un problème de corruption, mais il y a aussi de nombreux éléments de succès. Après sept ans d'indépendance, ils nous ont dépassés dans la production du maïs. Tu comprends, l'Afrique du Sud est une enclave occidentale fichée dans le tiers monde. Si l'on détermine les nécessités du pays selon les critères du monde industriel, jamais nous ne pourrons émanciper la majorité noire de ce pays. Leurs besoins sont différents de ceux d'une société industrielle. On parle souvent de la richesse du sous-sol Sud Africain, mais notre vraie richesse ici est humaine. Si les noirs avaient plus de liberté, l'Afrique du Sud serait un nouveau Japon. La fin de l'apartheid sera sans doute suivie d'une période de transition qui déclenchera sans doute une baisse de niveau de vie pour les blancs. Les noirs entreront dans la compétition du travail, ils accepteront peut-être des salaires plus bas. Mais cette période s'étalera sur cinq ou dix ans, à peiné une minute dans la vie d'une nation; moi je suis prêt à l'accepter. Par contre je me battrai de toutes mes forces si l'apartheid est remplacé par un nouveau totalitarisme noir où l'on continuera à connaître la censure et les prisonniers politiques. »

En Afrique du Sud, 41 % des blancs travaillent de manière directe ou indirecte pour l'état, c'est un taux comparable à celui qu'on trouve en URSS et dans ses satellites. Ce modèle de la libre entreprise blanche porte en lui de terribles contradictions. Il tient son pouvoir sur une plate-forme raciste et tente en même temps la réforme.

« Jusqu'à la première déclaration de l'état d'urgence en 85, le gouvernement a tenté l'ouverture: nous avons eu un système judiciaire indépendant», reprend Johnny Clegg en flattant ses chiens, « mais aujourd'hui on revient à une situation totalitaire de contrôle total des médias. Lorsqu'un journal titre « 9 policiers tués à Soweto» c'est une réalité, mais elle est formulée de telle sorte qu'on la détache de notre quotidien : ça se passe dans un autre monde. Beaucoup de Sud-Africains sont ignorants et leur ignorance engendre la peur et le gouvernement doit assumer la crainte des blancs d'un côté et de l'autre la colère des noirs. Ceux-ci ont pourtant une vue plus large car ils partagent la vie des deux mondes: celui des blancs lorsqu'ils bossent et le leur lorsqu'ils rentrent chez eux. Les blancs, par contre ne mettent jamais les pieds dans les quartiers noirs; en ce sens, ils sont bien plus isolés. »

Brune, les cheveux mi-longs bouclés, madame Clegg nous rejoint dans le jardin avec sa belle-mère. Jenny est la seconde femme de Johnny, ils se sont unis voici quelques semaines dans une synagogue de Joburg pour ménager ses parents juifs orthodoxes. Johnny s'en balançait, il avait toujours refusé de faire sa Bar-Mitzvah. Ronde et souriante, Muriel, la maman de Johnny me salue en français. Lorsque son fils était plus jeune, Muriel chantait Piaf dans les cabarets de Joburg. Quelques mois après la naissance de Johnny, sa famille l'avait poussée au divorce pour cause de père non-juif. Elle s'est remariée par la suite avec un journaliste sud-africain.
« Johnny a été élevé dans la ferme de mon père en Rhodésie », raconte Muriel,
« puis nous sommes venus vivre à Johannesbourg où sa passion pour la musique noire s'est révélée. »
Adolescent, Johnny rencontre Sipho, son premier vrai pote noir. Quelques années plus tard, ils formeront Juluka, leur premier groupe. Chaque week-end, Johnny et Sipho se retrouvent dans les hostels noirs aux portes de Joburg. Gigantesques casernes de briques, les hostels entassent 8, 10, 30 migrants par chambre. Ils ont une salle de douche et une cuisine communes. Pour survivre, les travailleurs noirs abandonnent leur famille dans les bantoustans pour monter à la ville où ils se retrouvent confrontés à une véritable quadrature du cercle. Pour avoir le droit de bosser, il leur faut non seulement un visa, mais aussi un domicile. Mais pour avoir un domicile, ils doivent aussi justifier d'un job. S'il veut s'en sortir, le migrant doit agir très vite. Un parent ou un ami de la famille lui ouvrira l'accès à l'hostel où il sera pris en charge par son ethnie. Un fond commun est même affecté aux amendes lorsque les migrants sont ramassés et arrêtés par la police pour infraction au Group Area Act. Réservés aux hommes, les hostels sont gérés par l’Etat.

Durant la semaine, la vie des hostels se résume au minimum vital, mais le week-end ils explosent en contre culture dans une foule d'activités. La rue se remplit d'une véritable frénésie, de grosses mamas black font griller du maïs sur des braseros, on vend de la bière, des objets divers. Dans un coin, autour d'un gringrin à cassettes on danse sur la chaussée; un peu plus loin des groupes de zoulous pratiquent des danses guerrières. C'est en plongeant dans le vivier des hostels que Johnny Clegg a fait son apprentissage de zoulou blanc. Il monte bientôt un duo acoustique avec Sipho, se produisant dans cette cour des miracles des hostels, reprenant de vieux standards du folk noir. Juluka, le premier groupe multi-racial du pays naîtra de cette expérience.

J.C. : « Au début, les blacks me prenaient pour un fou furieux; quant aux blancs ils trouvaient mon attitude carrément malsaine », explique Johnny. Mais il s'accroche et la fusion Juluka se répand dans tout le pays. Tourneur forcené, Clegg ne parvient plus à concilier sa musique et ses cours à Witwatersrand. Peut-être se dit-il aussi qu'on enseigne mieux sur une scène que dans une salle de TD. Avec sa tête, avec son corps, avec sa guitare, la pédagogie du prof Johnny dépasse la connaissance théorique pour jouer l'exemple vivant. Docteur Johnny, Mister Clegg est un mutant, une projection spatio-temporelle d'un avenir doré pour l'Afrique du Sud.

Lorsque Sipho décide de jeter l'éponge, en 85 pour bâtir la ferme de ses rêves, Juluka est à la crête d'une popularité raz-de-marée. A l'échelle de l'Afrique du Sud où un disque d'or pèse 20000 ventes, Juluka est un phénomène comparable aux Beatles. Johnny « Fab » Clegg décide de continuer avec Dudu Zulu le percu danseur agile et Derek le batteur et son nouveau groupe Savuka (« Nous sommes réveillés ») déchire les ondes sud-africaines. Savuka pousse encore plus loin l'intégration du continent et de l'occident en mêlant rock and roll et culture locale du township jive, le mbaqanga.
« Third World ChiId », le premier LP est un cocktail aussi détonnant que celui de Prince. Mais comme Roger Nelson, c'est sur la scène que Savuka développe son over-drive.
« Si j'ai appris à chanter, je suis né danseur », m'avait dit un jour Johnny. Lorsqu’avec Dudu il bondit en l'air, le dialogue de leurs corps en mouvement parle de rythme, de culture mais aussi d'espoir. Au Market Theater de Joburg, Johnny Clegg et Savuka sont justement en concert pour quinze jours. J'accompagne donc Johnny à son gig.
Planté entre le périf'local et la gare centrale, le Market est une petite salle showcase de la taille de la Cigale. En voyant débarquer Johnny, une poignée de lolitas blondes se transforment en mini-Dianes chasseresses d'autographes. A l'intérieur du bâtiment de briques, le public est à majorité blanche. La salle est pleine à craquer et dès que Savuka monte en scène, les p'tites blondes se déchaînent. Cleggmania et hurlements, Johnny enchaîne les titres de son nouvel LP et les hits comme « Scatterlings Of Africa » ou «Asibonanga ». Lorsque Johnny la dédie à « Nelson Mandela et à toutes les organisations anti-apartheid interdites ces dernières semaines », les clameurs redoublent d'intensité.

« I Call Your Name » est une nouvelle chanson, explique Johnny, elle est basée sur un instrument traditionnel, le concertina. C'est ce petit accordéon. On peut l'acheter n'importe où pour 80 Rands (40€) et il vous en coûtera 20 Rands (10 €) de plus pour le faire adapter dans un hostel à la mode zoulou, Déportés d'un coin à l'autre du pays, les noirs devaient souvent parcourir de très longues distances à pieds. Pour tromper l'effort ils se mettaient à chanter en s'accompagnant à la constantina. Ils ont ainsi créé les walking-songs, des marches au rythme cyclique qui leur permettraient d'oublier les distances parcourues. »

Entre chaque chanson Prof' Johnny explique sa musique pour que les petits blancs se décident enfin à digérer leurs racines africaines. C'est d'ailleurs tout le thème de «Talk To The People », un titre coup de poing au plexus solaire de l'émotion. « Parle aux gens/marche à travers le pays/écoute les enfants/Sais-tu à quoi ils rêvent la nuit? /Il n'y a que toi qui puisse me rendre libre ... »

« Seul, je ne puis me libérer », proclame Johnny sous les couleurs changeantes des projos, « car je ne suis qu'un et vous êtes si nombreux. Seule la majorité du peuple peut libérer l'Afrique du Sud. Le refrain zoulou dit: « quelle est la réponse, où allons-nous? » Et la réponse c'est le dialogue. Marche dans la rue, ni en avion ni en voiture mais à pied et à travers ton pays essaie de partager le rêve de tous ces gens. Ouvre-toi et affronte nos problèmes car un jour ou l'autre il faudra bien les résoudre. »

Deux heures d'un bonheur insoutenable, Savuka synthétise la flamme et la foi. Dans la salle, une nymphette fait voler ses longs cheveux blonds en dansant main dans la main avec un jeune black; de leur amour naîtra le seul futur vivable pour l'Afrique du Sud.
Backstage, je retrouve un Johnny Clegg dégoulinant de sueur. Comme un coureur après l'effort sa respiration haletante hache ses mots:

J.C.: « Moi je ne parle au nom de personne d'autre que moi. Ma constitution c'est tous ceux qui partagent ma musique. Ils votent pour moi, pour mes convictions, mes mots chantés, pour le son de Savuka ou le feeling que nous pouvons leur offrir. 

Ton album est baptisé « The Waiting », crois-tu que l'attente sera longue ?

J. C : « Elle le sera sans doute, mais je suis persuadé qu'un jour je pourrai écrire des chansons sur d'autres thèmes. Pourquoi brillent les étoiles? Pourquoi la moitié d'entre elles sont elles déjà mortes depuis des milliers d'années lumières? Quels sont les aboutissants de notre cosmos ? Dans « I Call Your Name » je parle à Dieu ou à une fille, et du feeling de chaque être humain au-delà des notions sociales et politiques. Qui sait, un jour j'arriverai peut-être à chanter de simples love-stories. »

La nuit sud-africaine brille comme l'espoir de Johnny. Mais au loin, dans les townships, ce futur proche paraît pourtant si lointain. Cri de douleur, le son de Soweto n'a pas fini de me faire sauter la tête. Mahlatini, Lucky Dube, Stimela et tous les autres sauront comme Johnny Clegg vous inoculer la fièvre du Mbaqanga rock.

From Joburg' with love. A suivre ...

 

© Gérard BAR-DAVID pour www.Hitmusemag.com – 26 juin 2008

 

La semaine prochaine, la suite des aventures rétros de GBD en Afrique du Sud avec « Mbaqanga rock »…




Artiste : Johnny Clegg & Savuka

Album : Third World Child


 


 

 

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Publié le 26.06.2008 à 16:34
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