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Comment devenez-vous photographe, Pierre René-Worms ?
P. René-Worms : Je commence par la photo de presse, mais pas par le rock. Par la musique africaine… C’était en 1976. J’étais déjà un peu journaliste, je travaillais pour un canard qui s’appelait Afro-musique. Et je me suis procuré un appareil photo pour illustrer mes papiers.
Comment vous retrouvez-vous, trois ans plus tard, au Forum des Halles, à photographier Joy Division pour leur première apparition française ? Cette séance à d’ailleurs fait l’objet d’une exposition à la Galerie Agnès B., en 2007…
P. R-W : C’était le 19 décembre 1979. Un an ou deux avant, j’avais été contacté par Jean-François Bizot qui relançait L’almanach d’Actuel et, pour sa première reparution, il cherchait LE photographe à Paris qui connaissait la scène musicale africaine. Il m’a donc appelé, on s’est découverts, on a sympathisé. J’ai donc travaillé pour les deux almanachs, qui sont sortis en 1978 et 79, et, quand Actuel s’est relancé, fin 79, j’y ai collaboré, dès le n°1. En décembre, au moment du deuxième ou troisième numéro, j’ai proposé un reportage sur Joy Division, qui était la sensation rock de l’époque. Mais Joy Division aux Bains Douches est resté un reportage inédit, non publié par Actuel.
Le public s’était-il déplacé en masse pour assister à ce concert devenu mythique ?
P. R-W : Si on rassemblait les gens qui prétendent avoir vu Joy Division aux Bains Douches, on pourrait facilement remplir Bercy ! Il y avait une poignée de fans irréductibles, 250 personnes tout au plus… C’est très peu, par rapport aux 20 000 personnes qui prétendent avoir vu Joy Division ce soir-là.
Mais comment passe-t-on de la musique africaine à la cold wave ?
P. R-W : J’avais une approche complètement éclectique. Je travaillais aussi bien avec des artistes de la chanson française, comme Souchon, Voulzy, Manset, Yves Simon ou Julien Clerc, qu’avec des musiciens africains ou anglo-saxons. Je n’avais aucune œillère dans ma démarche éditoriale de reporter-journaliste. Parce que je me considère comme étant un photo-journaliste et pas uniquement un photographe.
Quels personnages se sont gravés à la fois sur votre pellicule et dans votre mémoire ?
P. R-W : Il y a ma première séance avec U2. C’était à Londres, en mai 1980, quelques semaines avant que leur premier album, Boy, ne commence à passer sur les ondes. J’étais avec Michka Assayas. On a vu U2, la veille de la séance, dans un pub, avec des buveurs de bière qui étaient là avant tout pour se pochtronner. Le lendemain matin, dans un petit studio que leur avait loué la maison de disques, j’avais passé un peu de temps avec eux. Ça avait été quelque chose d’assez marquant. C’était vraiment la genèse d’une histoire…
Oui ! Comme pour Joy Division, vous êtes là, avec votre appareil, en train fixer sur pellicule, le tout début d’une histoire…
P. R-W : C’est un peu ma démarche journalistique, de découvrir des tendances, des talents, des courants... Ce qui était intéressant, à l’époque, c’était d’être aux avant-postes de ce qui se passait en Angleterre et de l’amener sur le territoire français.
Au début des années 1980, où publiez-vous principalement ces photos de cette avant-garde rock ?
P. R-W : Actuel, Rock & Folk… Mais aussi dans des tas d’autres petits journaux, comme Gig, un gratuit qui deviendra payant par la suite. J’ai aussi travaillé au Matin de Paris, dès sa création, en 1980, et à Libé…
A côté de cette presse « adulte », un peu prestigieuse, vous travaillez pour la presse teen. Notamment Podium, pour qui vous réalisez des romans-photos mettant en scène Elli & Jacno, Lio... Votre ami et complice, Gérard Bar-David, s’occupait de la partie texte. Certaines de ces photos sont visibles à la galerie agnès b.
P. R-W : C’est vrai, je vois ça comme des caricatures de l’époque. On s’amusait, avec Gérard, à faire ces romans-photos, et, tout d’un coup, on retrouve ces images galerie agnès b., dans l’expo « Jeunes gens mödernes ». Ça paraît complètement décalé et déconnecté, mais c’est vrai qu’on avait aussi une liberté d’expression, dans cette presse, à l’époque… On essayait de faire passer des artistes, d’amplifier des tendances, des courants… Le marketing n’existait pas, et le travail de marketing et de communication des artistes était fait par nous, les journalistes à l’avant-garde, un peu branchés.
Il s’agissait de faire passer des artistes et des nouveaux courants, presque de façon clandestine, en utilisant un médium grand public…
P. R-W : C’était notre manière de faire de l’entrisme, de diffuser de nouvelles tendances. Il n’y avait pas de formatage marketing à l’époque, ce qui nous laissait une certaine liberté de manœuvre…
Tout de même ! Une image qui passe des pages de Podium aux murs d’une galerie d’art, ça veut bien dire qu’il s’est passé deux ou trois trucs, au cours des vingt dernières années…
P. R-W : Sincèrement, j’ai jamais voulu faire de l’art. J’ai toujours souhaité être photo-journaliste. On a travaillé pour différents supports, ces photos étaient publiées dans ce magazine grand public, mais elles auraient pu l’être dans un magazine branché… Qu’elles se retrouvent, trente ans après, dans une galerie d’art, je trouve ça rigolo. C’est un peu un pied de nez. Avant l’heure, on faisait de l’art, alors que c’était considéré comme futile. Avec le temps, les choses prennent toute leur valeur.
Parlons des groupes français que vous avez shootés à l’époque, ceux que l’on retrouve dans l’expo. Il y a Taxi Girl…
P. R-W : C’est un groupe que j’ai beaucoup apprécié. L’image était très importante pour eux. J’ai pris un peu le train en marche, puisque j’ai commencé à travailler avec eux en 1980. Ensuite, je les ai beaucoup suivi, même si leur photographe privilégié était Mondino, et qu’il était un peu difficile d’exister à côté de lui. La dernière fois que j’ai travaillé avec eux, c’était pour leur concert au Casino de Paris (17 mai 1982 - NdA), qui était un peu leur chant du cygne. Dans le catalogue de l’exposition, j’ai vu qu’il y avait deux, trois photos prises lors de ce concert.
Il y a toute une esthétique, qui n’appartient qu’à cette époque, et que l’expo et le catalogue mettent en valeur. Une identité visuelle créée avec très peu de moyens, car ces jeunes gens n’étaient pas des « gosses de riches »…
P. R-W : Ils étaient « classe », comme des acteurs américains des années 1930 ou 1950. Leur look était parfait. C’était intéressant, parce qu’on pouvait travailler avec eux sans aucune contrainte, sans la pression des attachés de presse ou des services marketing. Tout était possible. Pour les photographes, il y avait une liberté qui a disparu par la suite… A l’époque, on pouvait faire des photos de scène depuis le premier rang, sans barrière, coincé entre le groupe et le public qui pogotait. C’était une épreuve physique, on en sortait harassé, mais on pouvait travailler pendant tout un concert, et faire des choses très intéressantes, pas comme aujourd’hui, où le photographe n’est toléré que sur les trois premiers titres.
Vous ne m’avez pas encore parlé de Marquis de Sade…
P. R-W : C’était un grand groupe. Travailler avec eux était passionnant. Je les ai rencontrés pour le n°2 d’Actuel, trois semaines avant de travailler avec Joy Division. C’était en novembre 1979. On m’avait envoyé les voir sur scène, à la faculté de Dijon. C’était leur première tournée. On avait fait une page sur Philippe Pascal (chanteur de Marquis de Sade – NdA) et sur sa manière de bouger. Trois semaines plus tard, j’ai vu Ian Curtis, aux Bains Douches. Paradoxalement, il n’était pour moi qu’une petite resucée de ce qu’était Philippe Pascal sur scène.
Cette génération de groupes savait jouer, savait bouger et s’était inventé un univers esthétique…
P. R-W : Il y avait quelque chose de fort dans cette époque, au niveau du graphisme, du look… Les groupes se prêtaient au jeu. C’était un bonheur de travailler avec eux. Philippe Pascal avait un charisme extraordinaire, supérieur à celui de Ian Curtis… Très clairement !
A Rennes, vivait aussi un certain Etienne Daho…
P. R-W : J’ai eu l’occasion de le rencontrer, toujours pour Actuel, pour un numéro spécial sur la scène rennaise, en novembre 1980. On a fait une double page avec des groupes aujourd’hui oubliés comme Les Nus, Les Sax Pustuls, les Espions, Les UV Jets… Etienne Daho était le seul artiste solo. J’ai appris à découvrir une certaine forme de musique anglo-saxonne à travers lui, comme le Velvet ou Ricky Nelson. Il m’a fait redécouvrir Françoise Hardy aussi. Etienne, dans son coin, dans sa petite chambre, faisait ses maquettes. Il était l’électron libre de la scène rennaise.
Finalement, Daho avait quelques années d’avance sur les autres. Les années 1980 allaient se révéler plus propices aux artistes solo qu’aux groupes. Avec des gens comme Bashung qui se mettent alors à percer…
P. R-W : Oui, malheureusement, si on considère cette scène, le seul à être encore là, et à avoir tenu le haut du pavé pendant trente ans, c’est Daho. Reste aussi Daniel Darc qui, lui, a connu des périodes un peu plus troubles. Il y a aussi Rachid Taha, qui appartient à la scène lyonnaise et n’est pas assimilé aux « Jeunes gens modernes », mais qui produit une musique novatrice depuis trente ans. Rachid, Etienne, Daniel, sont les trois survivants de cette période.
Quand on rencontre un Etienne Daho, un Rachid Taha, un Philippe Pascal, à 18 ans, est-ce qu’on distingue chez eux ce « quelque chose en plus », qui fait qu’on va les retrouver trente ans pus tard ?
P. R-W : On espère sincèrement que ce seront les artistes de demain. Vu ce qu’était le paysage musical, à l’époque, j’espérais qu’ils seraient le son de demain. J’ai rencontré beaucoup d’artistes qui ont eu une carrière éphémère, le choix du public s’est porté sur Rachid, Etienne et Daniel (Chenevez). On était là au bon moment et on les a aidés à se faire connaître. La suite passe par des relais qui permettent à une carrière de continuer.
Continuons dans le name dropping : Elli & Jacno…
P. R-W : Je les ai rencontré par Etienne Daho, grand fan des Stinky Toys. Etienne, avant d’être chanteur, était producteur de spectacles. Il avait mis l’argent qu’il n’avait pas dans l’organisation d’un concert mythique des Stinky Toys, à Rennes. Quand Etienne a enregistré son premier album, en juillet 1981, j’ai rencontré, par son intermédiaire, Elli, puis Jacno. J’ai ensuite été amené à travailler avec eux. Et il y a eu ce roman photo pour Hit-Podium. Jacno, c’était le dandy-esthète, Elli, c’était vraiment l’équivalent de Lauren Bacall : une beauté et un charme incroyables. C’étaient des gens intéressants, humainement et musicalement.
Comment définiriez-vous l’époque qui voit naître les « Jeunes gens mödernes » ?
P. R-W : C’est une période où tout était possible, il n’y avait pas d’interdit. Le punk avait balayé les années planantes et soixante-huitardes. Il y avait une énergie incroyable. C’est pour moi comme un âge d’or du rock’n’roll, comme la fin des années cinquante. Au tournant des années 1980, la créativité était décuplée, il y avait un gros turn over de groupes… N’est-ce pas le propre des fins de décennies de tout remettre en question, d’essayer de nouvelles modes, de nouvelles tendances, avant la décadence ?
Que reste-t-il de l’esprit des « Jeunes gens mödernes » ?
P. R-W : Esthétiquement, la scène artistique de l’époque s’est diffusée dans les différentes strates de la société, avec ses fondamentaux, ses bases, son vécu. On parle souvent de la « génération 68 », mais la génération des années 1980, ces gens qui ont aujourd’hui la cinquantaine, constitue les forces vives de la culture française. Il y a eu une chape de plomb de trente ans sur cette génération, mais, aujourd’hui, Joy Division ou Taxi Girl sont des références pour les gens qui montent des groupes. Depuis six mois, les années 1980 reviennent au galop, nous vivons une période rétro. Il a fallu trois décennies pour comprendre ces mouvements d’avant-garde. Il reste aussi Daho, Bashung, Daniel Darc… Des gens qui sont maintenant trans-générationnels, et n’ont fait aucun compromis. C’était pas évident au départ, mais… ce sera eux les élus !
© Pierre Mikaïloff pour Hitmusemag.com / avril 2008

Galerie du jour agnès b., 44 rue Quincampois, 75 004, du 3 avril au 17 mai 2008.
Commissaire d’exposition : Jean-François Sanz.
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Publié le 10.04.2008 à 18:04
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