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Difficile pour moi de parler de Jean-Louis Aubert sans évoquer Téléphone et ces trois souvenirs personnels : 1978, ce premier album qui tourne en boucle sur mon magnéto K7, le temps de repiquer les soli de Bertignac ; juin 1979, ce concert sauvage du Palais des Sports, filmé par Jean-Marie Périer pour le film Téléphone public ; et, enfin, à l’hiver 1980, un Jean-Louis Aubert à la recherche d’une « pédale synthé » pour guitare, croisé à Pigalle, alors que j’attends avec impatience la sortie d’Au cœur de la nuit.
Mais avant d’inventer Téléphone, Jean-Louis Aubert a dû inventer… Jean-Louis Aubert. En se construisant à partir de ces deux sources : la culture musicale familiale, qui se limite à la chanson française, et le rock anglais : « Pour moi, expliquait-il à Rock & Folk, en 1979, ça se résume à une grande lutte entre un courant anglo-saxon qui m’est arrivé vers quatorze ans, et puis en même temps, il y avait ce que j’entendais à la radio, le dimanche, dans la bagnole de mon vieux […]. C’est la collision entre […] le rock, quoi, et puis les grands chanteurs, Hallyday, Jacques Brel, Bécaud et Enrico Macias aussi. […] C’est ça l’amalgame. »
L’événement musical qui marque le jeune Jean-Louis, c’est surtout le concert des Who au théâtre des Champs-Élysées, en 1970, qui jouent alors leur opéra Tommy en intégral. On sait aussi qu’Aubert ne s’est pas privé d’écouter les Rolling Stones, durant son adolescence.
A l’époque, son meilleur copain est Olive (futur chanteur de Lili Drop), avec qui il monte le groupe Masturbation, qui ne laissera pas de trace discographique et se séparera rapidement.
La rencontre avec le batteur Richard Kolinka est plus fructueuse, puisque ce dernier invite Jean-Louis à remplacer le guitariste de son groupe, Sémolina, à la veille d’enregistrer un 45 tours. Cela donnera deux faces que peu de gens écoutèrent à l’époque, dont la B, Plastic rocker, est chantée par le futur frontman de Téléphone.
Après le split de Sémolina, Jean-Louis et Richard rencontrent deux autres allumés, Louis Bertignac et Corinne Marienneau. Eux aussi aiment les Who et les Rolling Stones, eux aussi sont persuadés qu’un groupe de rock chantant en français finira un jour par s’imposer dans notre beau pays bercé par les voix veloutées de Mireille Matthieu et de Tino Rossi.
Ils passent de la théorie à la pratique le 12 novembre 1976, au Centre américain du boulevard Raspail. Personne n’a songé au problème du nom, les futurs Téléphone se sont donc baptisés « ! » pour l’occasion. Après une heure de concert, et une dizaine de chansons exécutées en quatrième vitesse, dont une moitié de reprise, ils sortent de scène en sueur et entrent directement dans la grande Histoire du rock’n’roll hexagonal, sans même passer par la case « galères ».
En dix ans, Téléphone va réaliser les rêves les plus fous de trois générations de groupes français, brisant cette malédiction qui a, jusqu’à lors, étouffé dans l’œuf toutes les tentatives de rock hexagonal. A une époque où la durée de vie moyenne d’un groupe est de six mois, le premier talent de Téléphone est donc de durer.
Très vite, Jean-Louis et sa bande parviennent à toucher un public populaire. Ce qui n’était plus arrivé au rock français depuis la vague twist du début des années 1960. Ainsi, ils ont su rompre avec la confortable équation qui rassurait leurs prédécesseurs moins chanceux : looser = talent. Car, dans le petit monde du rock, le succès est souvent considéré comme un gros mot.
Et puis, surtout, ils enregistrent avec des producteurs légendaires : Bob Ezrin, Glynn Johns, Martin Rushent… Des gens qui travaillent aussi avec Lou Reed, les Stranglers et les Stones. Respect.
Fin 1985, sort un drôle de 45 tours, qui n’est déjà plus tout à fait du Téléphone et par encore complètement du Jean-Louis Aubert : Le jour s’est levé. La chanson cartonne (n°4 au Top 50), mais il est clair que Jean-Louis n’a désormais plus besoin du groupe. L’arrangement repose sur une partie de piano et les trois autres en sont réduits à jouer les utilités.
En avril de l’année suivante, la rupture est consommée. Et Jean-Louis de repartir vers de nouvelles aventures, entraînant dans son sillage le pote de toujours, Richard Kolinka. Ce sera Aubert’n’Ko, avec, dans le rôle du bassiste, Daniel Roux, un ex-Sémolina. Le « and Ko » est là pour Kolinka, bien sûr, mais invite aussi à penser que Jean-Louis n’est pas encore prêt à assumer son nouveau statut de chanteur solo, préférant prolonger un peu l’utopie communautaire. Toujours ce vieil esprit hippie, presque baba, que d’aucuns jugent démago, mais qui est assez touchant, finalement.
L’album Plâtre et ciment paraît en 1987 et se vend bien, porté par le single Juste une illusion, avec son clip qui parodie gentiment l’univers du cinéaste Méliès.
Désormais la carrière de Jean-Louis Aubert est lancée. L’ex-Téléphone a prouvé qu’il pouvait exister en dehors d’un groupe, il est temps d’enlever le « and Ko ». Le double album Bleu blanc vert sort en 1989, reflétant les préoccupations écologistes de l’auteur. Le succès ne se dément pas, puisqu’il se classe à la 23ème place du Top 30.
Jean-Louis Aubert va tourner pendant la plus grande partie de l’année 1990. Les salles sont pleines et les fans viennent de moins en moins en souvenir de Téléphone, de plus en plus pour entendre les nouvelles chansons.
Fin 1992, paraît l’album H, enregistré dans un squat mythique, près du cimetière Montmartre : l’Hôpital éphémère, un ancien hôpital reconverti en studio. On y remarque la présence de Paul Personne, de Princess Erika et… des Voix bulgares. H sera la plus grosse vente d’Aubert en solo, et l’année suivante est entièrement consacrée à présenter l’album sur scène. Ces moments live seront prétexte à un album disponible en deux versions : Une page de tournée (version simple CD), et Deux pages de tournée, (version double).
Il faut attendre avril 1997 pour voir paraître un nouvel album studio. Baptisé Stockholm (pas de jeu de mots potache, cette fois), il est enregistré avec une pléiade d’invités, dont Tony Allen, le batteur de Fela Kuti (le « Charlie Watts africain », comme l’appelle affectueusement Jean-Louis), et Olive, le complice des premiers jours. La chanson Le Jour Se Lève Encore est écrite sur un texte de Barbara.
A l’été 1998, venu assister en toute intimité - avec 80 000 autres fans - au concert parisien des Rolling Stones, j’ai la surprise de voir débouler Jean-Louis Aubert, accompagné de Richard Kolinka et du fin guitariste Le Baron. Comme Téléphone avant ces même Stones, en 1982, Aubert sera décevant. Comme écrasé par le poids du mythe qui va déferler sur scène deux heures plus tard.
Ensuite, silence radio jusqu’à fin 2001. Silence rompu par l’album, Comme un accord, qui servira de base à une nouvelle série de jeux de mots : Comme on a dit, son premier best of en solo, et Comme on a fait, un dvd live.
Un Jean-Louis Aubert apaisé sort Idéal standard, en novembre 2005, un album mature (dont la pochette n’a que le tort de ressembler un peu trop à une pub Evian). Dans la foulée, Jean-Louis monte un nouveau groupe de scène, qui comprend la bassiste Viryane Say, revue depuis aux côtés de Daniel Darc. Le tour 2005-2006 donne lieu au DVD Idéal tour.
Insatiable et inoxydable, en septembre 2007, Jean-Louis entreprend une tournée acoustique : Un tour sur moi-même. Celle-ci peut-être qualifiée de marathon (ou de stakhanoviste, comme on voudra), le nombre de dates étant impressionnant, la plupart « sold out ».
Aubert et ses guitares s’arrêteront pour deux soirs au Casino de Paris, les 8 et 9 avril. Mais inutile d’essayer de réserver des places : complet depuis longtemps !
Nous laisserons le mot de la fin à Bayon, qui décrivait ainsi Jean-Louis Aubert, en 1993 : « Quel que soit mon avis esthétique, je reconnais qu’il est très gentil et a un bon fond. Il ne se prend pas pour une star, ce qui est malheureusement le lot commun dans ce métier. Il n’est ni teigneux, ni bagarreur, ni rancunier, ni vindicatif. On pourrait presque lui reprocher de pêcher par naïveté et de cultiver les défauts inverse : trop rond, arrangeant, accommodant. Mais comme il est cordial, sans rancœur et sans rancune, il deviendra certainement un bon vieux. »
Rock & Folk n° 147, avril 1979, propos recueillis par Philipe Manœuvre.
© PIERRE MIKAÏLOFF / Hitmusemag.com – avril 2008
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Publié le 08.04.2008 à 19:15
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