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Avec le père Fela, les multinationales n’avaient qu’à bien se tenir ; son fils Seun ne devrait pas davantage emporter les suffrages des PDG qui planifient leur chiffre d’affaire en Afrique sans se soucier de ceux qui l’habitent. La star défunte du Nigeria, née en 1938, nourrissait ses chansons de diatribes contre le FMI et la corruption ; son descendant s’affiche d’emblée comme un artiste très engagé. Fela Ransome Kuti composait comme il vivait : avec un naturel et une conviction rarement égalés. Les chansons du jeune Seun sont celles d’un être entier dont l’énergie musicale est aussi communicative que celle de son père.
Seun (prononcez Sheoun) Anikulapo Kuti, 27 ans, a grandi au Nigeria, l’un des pays les plus peuplés d’Afrique, terre de pétrole où la vie n’a pas beaucoup de prix. Il n’a pas connu le temps où son père puisait son inspiration du côté du High Life, du funk et du jazz. Peut-être lui a-t-on simplement expliqué qu’à un moment de sa carrière, son père avait tiré un trait sur ces musiques qu’il qualifiait de « blanche » pour devenir un géant de l’afro-beat. Seun marche sur cette voix là. Il roule les airs comme son père, les étire en longueur, autour de huit minutes le morceau, comme plus personne n’ose le faire, prend parfois à son tour des accents de prophète. Il a simplement adapté le discours. Intelligemment, subtilement, il a rangé le panafricanisme des années 70 au rayon des concepts désuets pour inventer quelque chose de plus contemporain, une certaine idée de l’Afrique qu’il voudrait voir se révolter contre l’incurie de ses dirigeants. « We no go anywhere », martèle-t-il (on va nulle part). « We get problem for house, we get problem for road, we get problem for work, we get problem for school, we get ethnic problems, we get government problems », poursuit-il, au plus près de la vie quotidienne de ses compatriotes (soucis de logement, chômage, routes défoncées, affrontements ethniques, gouvernement incapable…).
Comment Seun pourrait-il interpréter des chansons douces et insipides, lui dont la grand-mère, célèbre militante des droits de l’homme et pionnière du féminisme au Nigeria, fut défénestrée par les troupes du président Obasanjo, ennemi héréditaire de la famille Kuti ?
Ses textes sont des brûlots. L’une des chansons de l’album qui vient d’arriver dans les bacs, « Many Things », commence, formidable pied de nez, par un extrait du discours du fameux Obasanjo. « Ils ont construit des ponts magnifiques, chante-t-il en substance, mais en dessous, les gens n’ont pas d’autre solution que de boire l’eau dans laquelle ils viennent de pisser ».
Politique jusqu’au bout des doigts, Seun n’en délaisse pas pour autant les femmes. Elles ont joué un rôle central dans la vie de son père, lui qui cumulait fièrement les épouses et qui leur rendit un hommage émouvant avec « Lady », une chanson à couper le souffle. Le fils joue sans complexe la carte de l’érotisme avec « Fire Dance », morceau dans lequel il invoque le pouvoir magique de ses ancêtres : difficile de rester figer comme une statue de jade en écoutant ce souffle venu d’au-delà des masques. « The way our women dey move, The way them dey shake the body, The way them dey wind the body… » (comment nos femmes bougent, comment elles secouent leur corps…).
La voix est presque aussi rocailleuse que celle de son maître, au point que l’on se dit parfois qu’il est son clone parfait. Même façon de haranguer l’auditeur comme les politiques haranguent les foules du haut de l’estrade. Même goût de la lutte. Mêmes blessures de l’âme. Même façon de brandir le drapeau du peuple noir, comme son père l’avait fait, de retour d’Amérique où il venait de rencontrer une militante des Black Panthers. Vingt ans plus tard, les militaires se partagent toujours à Lagos, capitale du Nigeria, les bénéfices de l’or noir. La corruption n’a pas reculé, loin de là, tandis que se sont étalés les bidonvilles. Et nul doute qu’aux yeux de Seun, face à de telles réalités, la musique est une arme. Comme elle l’était déjà pour son père.
L’ombre du vieux ne semble cependant pas trop lui peser, du moins le déclare-t-il lors des entretiens qu’il a avec la presse. Lui, c’est lui et moi c’est moi, tel pourrait être son slogan. Son frère Femi Kuti, l’autre clone, mène une carrière qui l’amène à ouvrir davantage ses portes aux influences occidentales. Seun, lui, n’admet apparemment qu’une intrusion, celle d’une rythmique inspirée du rap.
© Frédéric Ploquin pour www.Hitmusemag.com – 26 mai 2008

Artiste : Seun Kuti + Fela’s Egypt 80
Album : « Many Things »
Label : Tôt ou Tard
En concert au Bataclan ce soir le lundi 26 mai, avant une tournée en province : le 31 mai à Dijon, le 5 juin à Châtellerault…
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Publié le 26.05.2008 à 13:44
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