C’était il y a tout juste une décennie, le bouillant Gilles Peterson avait inventé le concept de l’ « acid-jazz » et avait su l’imposer aux nuits de Londres. Avec son label Talking Loud, au patronyme inspiré d’un titre d’album du grand James Brown, Gilles lançait ses groupes à l’assaut des charts européennes. Omar, Young Disciples, Galliano, Incognito, UFO et Urban Species se sont ainsi succédés pour surfer sur la vague d’une ferveur aussi cool qu’agitée.
Cette année 98, Urban Species « Blanket » publiait son second CD, successeur de son « Listen » à succès où l’on retrouvait « Brother » ce duo émotionnel avec notre MC Solaar national. Mintos le chanteur du groupe se livrait alors pour le défunt mag BUZZ au jeu des questions réponses. Dix ans déjà, alors joyeux groovy…but nostalgique anniversaire !
DECOUVREZ « LISTEN » DE URBAN SPECIES FEATURING MC SOLAAR
MAIS AUSSI “BLANKET” AVEC IMAGEN HEAP ET UN LIVE DE « SPIRITUAL LOVE »
LES VIDEOS SONT EN BAS DE PAGE!
(Nous sommes en aout 1998)
Plus de trois années se sont envolées depuis la publication sur Talkin’Loud en 1995 du tout premier album des british swinguants d’Urban Species, mais dans la Quatrième Dimension du groove, le temps est une parabole qui sans doute n’importe pas autant. Et tandis que leur skeud se laissait caresser non stop par l’oeil digital de nos platines, le cool Mintos et sa tribu agitée, sur la lancée du succès, n’ont ils pas secoué les scènes des cinq Continents avant d’enregistrer ce second CD?
Barbu et dreadlocké, à l’image d’un certain légendaire prophète rasta, les yeux dorés perçants comme deux rayons laser et un sourire cinémascope ouvert jusqu’aux oreilles, la notoriété ne semble pas avoir entamé d’un iota sa coolitude illimitée. Comme “Listen” son illustre prédécesseur, le hip hop rafraîchissant de ce nouvel album est une inestimable collection de grooves chlorophylles et de sanglants slogans. Devisant au soleil de l’été sur son concept “Blanket”, le leader d’Urban Species prouve au nom du BUZZ qu’il justifie décidément toujours autant son surnom suave de « bonbon à la menthe ».
B: Aux premières écoutes, “Blanket” apparaît beaucoup plus comme un LP de musicien, un LP plus expérimenté dans la recherche de la musique? Te sens-tu aujourd’hui plus compositeur que distributeur de grooves?
M: (rire)... J’aimerais penser que je n’ai pas perdu le sens du groove car ce nouvel album n’existerait pas sans lui.
Sur l’album précédent, la musicalité était en toute première ligne avec des trucs comme “Listen”, “Spiritual”, “Brother”...des plages ultra-musicales. Mais je ne crois pas que nous nous soyons soudain métamorphosés en purs techniciens de la musique; cet album est simplement plus homogène. Lorsque tu l’écoutes, il est parcouru d’un bout à l’autre d’une vibe toute particulière, contrairement au premier album qui partait plus dans tous les directions. On aimait le reggae, on aimait le hip hop, mais aussi le jazz et le funk...et nous avons réalisé un album éclectique qui reflétaitnotre feeling multicolore.
Mais cette fois, nous avons fait en sorte de trouver unecohérence à notre sens de la diversité.
B: N’avez vous pas passé beaucoup plus de temps cette fois en studio?
M: “Listen”, j’ai eu à peu près vingt années d’expériences diverses pour m’y préparer, alors que pour celui-ci, dès la sortie de “Listen” nous n’avons pas arrêté de tourner, surfant d’un continent à l’autre sur les hits successifs de cet album.
J’ai aussi ma vie, ma famille...et j’ai aussi pris le temps de composer ces nouvelles chansons, puis de les maquetter et boum...nous étions déjà en studio pour les enregistrer.
B: Y a t’il des guests sur l’album?
M: Il y a en effets quelques featurings anglais, comme MC Mellow ainsi que Imogen Heap sur le title track “Blanket”. Onretrouve aussisur “Predictably Umpredictable” cette nana aux vibes ultra positives qui s’apprête à publier son premier CD. Il y a aussi Terry Callier qui fait deux apparitions sur cet album que Raw Deal a co-produit avec moi.
B: J’aime bien le clin d’oeil à Melle Mel et Marvin Gaye sur la chanson “Blanket” qui donne son titre à l’album.
M:“I feel like Melle Mel from back in the days/ I wonder how I keep from going under/
Trouble on my mind like my name was Chuck D/ And like Marvin Gaye, it makes me wanna hollow...” yeah yeah...et il y a aussi cet hommage à Marley, même si je ne le cite pas expressément: “When the music hits you, you feel no pain/That’s why I put you on again and again..”
“Blanket” raconte toute cette musique là. Parfois lorsque plus rien ne va, les gens se tournent vers la musique commeun sanctuaire; comme un gamin avec son nounours ou lorsque Linus empoigne sa couverture dans la BD Charlie Brown, c’est pour se rassurer.
B: Il y a aussi cette chanson que je connaissais déjà “Religion & Politics” puisque vous l’interprétiez déjà sur scène depuis un moment.
M: Oui mais les arrangements en sont drastiquement différents, c’est plus mellow sur le groove alors que la version sur scène était incontestablement beaucoup plus “up tempo”
B: Elle résume aussi le coté social, le message, l’action politique à travers la musique indissociable d’Urban Species.
M: Pour moi c’est essentiel chez Urban Species, mais nous n’avons pas toutes ces idées uniquement dans un but altruiste, dans le seul bien de l’humanité. Tout au contraire chez moi c’est totalement égoïste,je ne sais tout simplement pas bosser autrement. Lorsque j’écris, c’est toujoursà la première personne pour refléter tout ce que je ressens. Objectivement cela ne correspond pas forcément à un courant majoritaire, mais au moins c’est une opinion, c’est la mienne et je sais que je suis parfaitement capable de la défendre.
C’est l’éternel vieux schéma , tu as l’ignorance et la connaissance et au centre tu as l’opinion....
B :....qui est elle-même constituée d’ignorance et de connaissance...
M:...tu vois ce que je veux dire? Alors tout ce qu’il nous restec‘est justement notre opinion. Et un jour prochain nous verrons bien qui a raison ou tord. Bien entendu cet album recèle une armada de commentaires sur notre société.
B:Dans la chanson duo avec le new jazz phénomène Terry Callier “Religion and Politics”, la religion reste toujours l’opium du peuple, tovaritch?.
M: Oui et non. L’idée que j’essaie en fait de faire passer , c’est que la religion a toujours été utilisée comme un moyen de contrôle du peuple, car elle avait avant tout un mobile politique. Mais on a beau se voiler la face, on ne fera pas disparaître le soleil pour autant. On peut masquer une lumière, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle n‘existe pas. C’est la même chose avec la Bible ou le Coran, il y a une part de vérité dans ces livres saints, mais elle est noyée dans un océan de contre-vérités.
B: Chacun doit donc trouver sa propre vérité.
M: Exactement. Je crois être un individu doté d’une certaine spiritualité, je ne suis pas athée, même si je n’appartiens à aucune religion particulière, à aucune chapelle. Je suis quelqu’un de religieux au sens littéral du terme.
J’en parle dans cette chanson, religion vient du latin religio qui signifie “revisiter, revenir en arrière” c’est à dire à nouveau entreprendre cette quête perpétuelle, cette raison pour laquelle nous somme là. Et le seul moyen que nous connaissions à ce jour c’est la naissance bien sur, mais il faut continuer encore et encore cette quête puisqu’elle justifie à elle seule notre présence sur cette Terre. La vie est comme un grand cycle perpétuel.
Et pour revenir à “Religion & Politics”, je ne dis pas que la religion soit forcément négative, c’est juste l’usage que les hommes en ont fait qui l’est. Certains ont besoin de la religion comme d’un pilier pour les soutenir, pour d’autres c’est un puissant amphétamine, pour d’autres encore cela leur permet de se dépasser, pour d’autres enfin elle permet de dominer les autres.
B: Depuis ton premier album, un gouvernement Labour travailliste a remplacé les Tories de Major, est ce que cela a changé quelque chose dans ton écriture?
M: Non.Même s’il y acette chanson intitulée “Changing Of The Guard”...en substance je chante ce qui appartient à César revient à César.
Ce sont de toutes façons toujours les mêmes qui investissent les citadelles du pouvoir. Ils faut simplement se contenter de leur donner ce qu’ils veulent, cela ne veut pas dire pour autant que tu doives leur offrir en sacrifice tout ton coeur et tes tripes.
Tu conserves ta spiritualité, ton individualité et elle n’appartient qu’à toi.
Tu ascertes un parti politique d’une part et puis un autre parti politique d’autre part. Mais pour être tout a fait honnête, tu dois aussi admettre que, dans le contexted’aujourd’hui, le changement a totalement disparu de l’ordre du jour. Ni le peuple. Mais juste une simple volonté de faire tourner la machine électorale avec la volonté avouée de rafler le plus de voix possible pour continuer à gérer la crise.
Ceux qui décident de suivre cette voie en ont fait une carrière, une véritable profession où chacun rêve de gravir au plus vite l’échelon supérieur qui le rapprochera de la solitude magnifique du sommet. Tout le monde veut être Premier Ministre ou Président. Dans chaque parti, d’un coté comme de l’autre il y a des hommes qui n’ont que cette unique préoccupation loin très loin, à des années lumières de notre réalité quotidienne de simples citoyens. Et pourtant c’estcelle là qui est la bonne, là où tu vis et non pas celle que te projettent les news de la télé.
Une majorité de gauche en Angleterre n’a pas changé grand chose, à part une saine alternance après quinze années d’un pouvoir sans partage pour les ultra-libéraux de la droite british. Moi la victoire du Labour me réjouissait par le simple fait que je ne verrais plus les mêmes tronches à la télé. Moi comme tant et tant d’anglais et aussi tant de gens sur cette planète on veut du sang neuf.
: Pourtant s’il innove justement du coté de la musique, l’album penche aussinostalgique Do wap/ soul music avec “I Wonder”, par exemple.
M: yeah yeah...( et le cool Mintos se met à chanter)
I wonder...I wonder....
C’est unevibe, un riff de guitare, un simples groove laid back à la nostalgie réminiscente du bon temps passé. Les textes sont assez fun, posant les questions qu’il faut sur notre chaîne alimentaire et la mainmise de l’industrie. Ca collait avec l’esprit de la chanson...tout cela est naturel, tu sais comment cela marche.
B: Que penses tu de l’ évolution du son Talkin’ Loud des débuts intégrés acid-jazz à l’écartement d’aujourd’hui entre la tendance soul Galiano/Incognito/Urban Species et le drum and bass de Roni Size/4 Hero?
M: Roni Size et 4 Hero, j’aime leur manière naturelle de bosser, leur manière de surfer inlassablement entre digital et live, technologie et véritables instruments. Quelque part c’est un peu la même chose que ce que nous faisons. Londres et une ville diverse, mais les racines se rejoignent: la jungle est née du reggae et de la house comme du mouvement hip hop.
Sans eux, la jungle n’existerait pas. Et ces gens là connaissent la musique, ils savent fort bien d’où ils viennent. Mais moi personnellement, je ne vais pas prendre le train en marche et me repeindre aux couleurs drum n’ bass. Ce disque c’est vraiment nous, c’est vraiment Urban Species et ce que nous voulons vraiment représenter, cela ne veut pas dire que pour une de nos faces “B” de maxi on refusera de se faire remixer, au contraire, mais c’est une autre histoire.
B: Où avez vous enregistré “Blanket”?
M: A Londres. La plupart des trucs ont été fait dans la cave de mon éditeur, aux studios Rondor.Toutes les maquettes mais parfois il ya avait des trucs de feeling particulièrement aboutis, des premières prises fulgurantes que nous avons conservé telles quelles pour les finaliser dans un autre studio Soho Square ou Skonk-le studio des Kinks.
Je voulais conserver ce coté instinct, un coté un peu brouillon...je ne voulais pas que cela soit tropclean, surproduit comme dans les 8O’s/90’s; je voulais que cet album reste vrai avec l’équipement le plus basique, le plus low style possible. Car tu te fais vite prendre au piège des grands studios 48 pistes ou 96 digitales et tu t’y perds; et en fin de compte, la plupart du temps, tu es bien incapable de faire la différence.
Mais un craquement ou deux, un rien de feed back, des samples bien foutus, cela conserve une dimension humaine, une chaleur inégalable par les grosses machines.Tout ne doit pas être parfait, sinon c’est l’ennui garanti. Faut que cela reste saignant.”
Saignant...mais inexorablement cool, telle est la mission de Mintos. Les rythmes ensorcelants de “Blanket” constituent un refuge, un pré sacré où chacun d’entre nous peut gambader, hurler, vibre ou simplement rêvasser en toute liberté.
En Afrique extrême, dans la tradition zoulou, la “blanket”, la “couverture” c’est aussi la femme qui réchauffe la couche d’un homme.
“Blanket”en carburant idéal fait tourner les moteurs de nos imaginations et qui sait, peut être un jour seront elles enfin au pouvoir.
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